TAULER (J.)

TAULER (J.)
TAULER (J.)

Comme Suso et dans le même milieu que lui, les couvents et les paroisses citadines de Rhénanie, Tauler fut avant tout prédicateur et directeur de conscience. Avec Suso, il fut l’un des plus célèbres disciples et continuateurs de Maître Eckhart. Néanmoins, estimé de Luther, Tauler échappera aux méfiances de Bossuet à l’égard des mystiques de l’école dionysienne. Après avoir été condamné en 1329, l’eckhartisme était devenu suspect. Quelque peu atténuée, en même temps plus imagée, plus dramatique aussi, dans un style familier et pittoresque, le prédicateur strasbourgeois devait en transmettre la leçon fondamentale.

Le prédicateur et ses sermons

Fils de bonne bourgeoisie strasbourgeoise, Johann Tauler entre vers l’âge de quinze ans dans l’ordre dominicain ; sa santé fragile lui interdit de trop rigoureuses mortifications. Sans être directement attestée, sa présence au «studium» de Cologne pendant que Maître Eckhart y enseigne reste très hautement probable; Tauler est en tout cas nourri de l’œuvre du maître, dont beaucoup de textes seront confondus avec les siens. C’est aux bords de l’Ill que va se dérouler presque tout entière son existence, exclusivement consacrée à la direction de conscience et à la prédication. À l’époque de l’interdit jeté par le pape sur une ville fidèle à Louis de Bavière, les prêcheurs s’exileront pendant quelque temps à Bâle, où la présence de Tauler est confirmée en 1339 et en 1346; il se peut aussi qu’il ait visité Ruysbroeck à Groenendael, mais il semble avoir beaucoup moins voyagé que Suso. Sur le mur d’un temple luthérien élevé à l’emplacement de l’ancien cloître dominicain de Strasbourg, une pierre tombale évoque sa mort.

Pas plus que Suso, Tauler ne fut docteur; et ses sermons (on en a conservé quatre-vingt-trois, qui constituent sa seule œuvre authentique) sont tous écrits dans cette langue «vulgaire» que déjà Eckhart avait adaptée – plus de deux siècles avant Luther – à l’expression des idées les plus abstraites. Lié à des prêtres séculiers comme l’Italien Venturini et l’Allemand Heinrich von Nördlingen (ainsi qu’à sa fille spirituelle Margarete Ebner), il est aussi en relations intimes avec de pieux laïcs, comme le banquier strasbourgeois Rudolf Merswin. Il faut pourtant considérer comme légendaire son identification au «grand maître» dont parle le Meisterbuch (Livre du maître ), opuscule très vraisemblablement composé dans l’entourage de Merswin, et qui reflète, moins radical pourtant que chez les bégards, un préjugé nettement anti-ecclésiastique. Le Livre du maître présente un grand prédicateur à qui une sorte d’ermite, ni clerc ni religieux, l’«ami de Dieu du Haut-Pays», révèle la vanité de son enseignement, provoquant ainsi en lui une vraie «conversion» (insuffisante pourtant puisqu’il devra encore subir, à sa mort, six journées de tourments au purgatoire). Le profane (l’idiota , au sens étymologique) fait la leçon au docteur officiel. Mais Tauler correspond d’autant moins à cette image conventionnelle du professeur qu’il s’élève lui-même contre «les grands maîtres de Paris» qui font confiance aux livres «écrits de main d’homme» et ignorent le «Livre de vie», où se révèle «l’admirable Opération divine» (sermon 78).

Moins qu’à la création du monde, Tauler songe ici à ce qu’il appelle «le jeu éternel du Verbe dans le cœur du Père», la procession de l’Esprit et sa remontée, plus encore la manière dont la Sainte Trinité se répand dans tous les esprits saints, et eux-mêmes dans la «merveilleuse Béatitude». De ces mystères, que même l’intellect angélique saisit imparfaitement, on ne peut savoir que ce que révèle l’expérience «éprouvée» dans le «fond» de l’âme (sermon 40 d). Et, de façon assez paradoxale, Tauler renvoie à Proclus qui, mieux que les scolastiques subtils et ratiocinants, a su atteindre par voie mystique la «Ténèbre divine, suprasensible, paisiblement silencieuse et dormante» (ibid .). Aux moines et aux moniales il reproche surtout le caractère machinal de leur dévotion, leur attachement à des œuvres qui ne sont que «l’écorce de l’arbre» (sermon 43). «Sages à grands raisonnements», «sévères en jugement» et «durs de cœur», ils ressemblent souvent à des «citernes» où croupit une eau coupée de ses sources vives (sermon 40 b).

La doctrine

Fidèle pour l’essentiel aux enseignements de son maître, Tauler laisse plus de place à une pédagogie spirituelle où l’effort et le temps ont un rôle central. Eckhart insistait sur le caractère instantané de la déification, le prédicateur strasbourgeois décrit de préférence la voie de purification dont il trouve le modèle dans l’humanité même du Christ. Et il met davantage en lumière la diversité des vocations, ainsi que l’étagement des degrés. Les «commençants» doivent se méfier de leur faiblesse, se soumettre d’abord avec rigueur aux préceptes du Décalogue. Les «progressants» n’avancent eux-mêmes qu’en suivant les conseils évangéliques, chasteté, pauvreté, obéissance; mais, si la vie du cloître est quelquefois une voie salutaire, l’accomplissement consciencieux d’un simple métier peut être aussi un authentique moyen de sanctification. Ainsi, maintes fois, de «pauvres gens», qui ont femme et enfants, qui font des souliers ou travaillent leur champ, «se comportent cent fois mieux» que la plupart des moines, car «ils se tiennent humblement en leur pauvreté» et accomplissent «un grand et rude labeur» (sermon 53). Seul celui qui a parcouru ces deux étapes peut atteindre la «surformation» qui dépasse le temps et se situe au-delà du niveau où «coopèrent encore nature et grâce» (sermon 49).

Tous les grands saints ont dû suivre d’abord une route lente et pénible. Même Marie ne put «trouver un seul instant répit ni suffisance». De Nazareth à Éphèse, elle n’a jamais cessé de se dépasser (aufgehen und übergehen ) en direction de cet «abîme divin» qui est seul «héritage, repos, demeure stable» (sermon 46). La temporalité, suite du péché, est certes le signe d’une déchéance, mais aussi bien la voie et le moyen du progrès. Et s’il faut finalement abolir les images, elles restent ici-bas d’utiles appuis; les cinq plaies du Christ rendent sensible la quintuple nécessité de la fuite, de la souffrance, du silence, du mépris de soi, de la dépossession. Remontant des anges aux séraphins, Tauler évoque la fonction des puissances célestes au triple niveau de l’homme «extérieur», de l’homme «raisonnable», de l’homme «déiforme» (sermon 48). Toute ascension commence par un «désir», et elle fait place souvent à la sainte «colère», instauratrice de justice (sermon 56). Mais la condition de la «vraie naissance divine» est, plus que toute mortification volontaire, l’épreuve réservée aux vrais «amis de Dieu»: solitude dans la tempête sur un frêle esquif, angoisse et désert intérieur, proche de la «nuit de l’âme» d’un saint Jean de la Croix, et contre laquelle il ne faut «chercher aucun secours ni d’une sorte ni d’une autre» (sermon 46). Si douloureuse que soit cette déréliction, elle ressemble à celle de la brebis qui, pour se laisser tondre, se blottit avec confiance sur l’épaule du maître (sermon 36).

Encyclopédie Universelle. 2012.

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